Mercredi 17 octobre 2007
Deux intervenants avaient été conviés pour cette réflexion autour du thème individu et vivre-ensemble: Eric Polian, consultant en droit du travail et Mohammed Mechmache, président de l’association AC ! Le Feu.

Eric Polian, à qui a d’abord été passé la parole, a rappelé que la société est aujourd’hui fortement “structurée par  le travail”. Il a rappelé que la France compte environ 27 millions de salariés dont 18 millions dans le privé et 4 millions dans le public. La majorité de la population, soit 19 millions de personnes, est en CDI. Pour autant, on assiste ces dernières années à la dégradation des conditions de travail d’une grande partie de cette population. Ainsi, l’écart entre l’espérance de vie des ouvriers et celle des cadres augmente. Les accidents du travail se comptent en millions : 1,4 millions ont récemment été déclarés. Les troubles musqulo-squelettiques ont été multipliés par 6 en quelques années. Le nombre de salariés ayant à fournir un effort physique augmente comme d’ailleurs le travail à la chaîne. Certains salariés doivent faire face à la double contrainte de la cadence et du contact avec le public comme par exemple les salariés des centres d’appels téléphoniques. A cela s’ajoute une flexibilité accrue des horaires de travail.

Eric Polian analyse la situation comme étant la conséquence notamment de l’importation de modèles d’organisation du travail venant des Etats-Unis et du Japon à quoi s’ajoute “l’exigence de rentabilité”. Dans les entreprises il constate une inflation de la quantification des données par exemple le nombre de tâches accomplies par les salariés sauf que cette mesure est inexacte dans la plupart des cas. Par ailleurs, les tâches sont de plus en plus individualisées et les salariés mis en concurrence avec en arrière-plan la peur du chômage. Tout cela a pour conséquence la destruction des collectifs de travail où l’on trouvait avant entraide, solidarité mais également transmission d’un savoir-faire dans les “règles de l’art” du métier. Les salariés sont également isolés face au stress (1/3 des salariés déclarent ainsi être soumis à un stress intense) ce qui conduit parfois à des suicides. En France 500 à 800 suicides liés au travail sont comptabilisés par an et on ne compte pas le nombre de salariés qui prennent des anti-dépresseurs.

Au final cette organisation du travail a un impact sur la société elle-même qui devient plus individualiste et plus violente. Aujourd’hui cette réalité semble comme absente du discours du parti socialiste. Peut-être la composition sociologique du parti est-elle en cause ?

Mohammed Mechmache est ensuite intervenu en expliquant la naissance du collectif AC! Le Feu, dont il est le président, qui a été crée en 2005 après les “révoltes sociales” de Clichy-sous-bois. Il a insisté sur le terme de “révoltes sociales” qu’il revendique face au discours médiatique dominant qui parle des “émeutiers” et non des “révoltés”. Néanmoins, il a rappelé qu’en brûlant des écoles, symbole du grandir ensemble, les “révoltés de Clichy n’ont pas fait autre chose que “s’auto-mutiler”.

Le collectif AC ! Le Feu a repris la devise de la République dans son nom : Association du Collectif Liberté Egalité Fraternité Ensemble et Unis. Forts de ces symboles citoyens ce collectif veut monter des projets qui partent du bas. C’est notamment la philosophie des “cahiers de doléance” qui ont été rédigés par les cités du Nord au Sud au lendemain des “révoltes”. Cette terminologie n’est pas sans rappeler les “cahiers de doléance” de 1789.

Ainsi, face à un monde de plus en plus individualiste AC ! Le Feu souhaite créer une dynamique collective pour “réveiller les consciences”. Il s’agit aussi d’encourager les citoyens des cités à ne pas rester spectateur mais bien à devenir acteur dans une perspective de construction d’une société meilleure pour tous. Pour Mohammed Mechmache la gauche ne répond pas aujourd’hui à cette aspiration car elle n’a pas de programme collectif.

Le débat avec la salle s’est ensuite engagé. Deux militants ont insisté sur le fait qu’il fallait peut-être recréer une “conscience de classe” et que l’action collective était un préalable à l’émancipation individuelle. La question a également été posée de l’objectif, du “pour quoi faire ? “ des “collectifs” à recréer. Un militant a estimé que la laïcité était peut-être une des réponses de la gauche à la remise en cause du vivre-ensemble. L’idée de “reconquérir le collectif” face à Nicolas Sarkozy qui érige en mythe les “success story à l’américaine” a été également évoquée. Cela pourrait notamment passer par une réaffirmation des principes de la solidarité collective dont la sécurité sociale est l’illustration mais également par une autre approche du mouvement social que celle actuellement pratiquée par le Parti socialiste.

Mohammed Mechmache est ensuite intervenu pour dire qu’il avait l’impression que les problèmes de fond n’étaient pas abordés par la gauche aujourd’hui : le logement, le travail et l’insécurité sociale en particulier. De même, personne ne semble s’étonner du fait que dans le cinquième pays le plus riche du monde, des citoyens en soient réduits à s’endetter pour s’alimenter.

Eric Polian, en écho à Mohammed Mechmache, a lui parlé d’une “banalisation du mal”. Il s’est également interrogé sur cette notion de “conscience de classe” dont il ne voit pas bien ce qu’elle recouvre.

Les militants dans la salle sont à nouveau intervenus. Un militant a expliqué que les communautés pouvaient être considérées comme une des formes du vivre-ensemble. Un militant a ensuite abordé la question de la ghettoïsation dont un des exemples les plus flagrants est l’Ile de France. En écho à ces propos un autre militant a évoqué une “régression de la civilisation” puisque les “repères collectifs” disparaissent. La famille, la communauté deviennent ainsi des “refuges”, la fermeture et le repli sur soi remplaçant l’ouverture. C’est d’ailleurs ce terme qui est venu ensuite avec l’évocation d’une “ouverture” nécessaire vers les syndicats et les associations afin que le Parti socialiste soit au coeur de la question sociale et citoyenne et puisse, en construisant un projet collectif avec comme objectif une société solidaire et juste, offrir à tous l’émancipation individuelle. Or, ceci n’est possible que si l’égalité et la justice sociale sont d’abord assurées comme l’indiquait le texte remis aux militants au début de l’atelier.
par Réinventer la gauche publié dans : Atelier 2 : Individualisme et vivre ensemble
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Lundi 8 octobre 2007
17435176-p-copie-1.jpg« Comment reconquérir le vivre ensemble dans une société qui fait primer l’individu sur le tout ? »

Emmanuelle Prouet – Olivier Daronnat

Lors des deux dernières campagnes présidentielles, le parti socialiste a semblé redécouvrir l’individu, comme s’il l’avait étonnamment négligé depuis trop longtemps.
Avec la désagrégation ces dernières décennies des utopies collectives tel que le socialisme, mais aussi dans une certaine mesure le patriotisme républicain, se sont en effet imposées des valeurs plus prosaïques, marchandes et individualistes, que l’on peut résumer sous l'étiquette de "libéralisme".
Depuis la Libération, les rapports entre individu et collectif ont indéniablement évolué mais c’est moins l’individualisme qui a émergé que le collectif qui a reculé.

Face à ces évolutions, le modèle social-démocrate s’est épuisé en Europe et n’a pas su prendre en compte cette mutation. Alors que le continent n’a jamais été aussi riche, le chômage persiste et dure depuis 30 ans. Partout des Européens s’interrogent sur leurs valeurs et leurs identités tandis que les démocraties nationales se dessaisissent au profit d’une Union européenne si peu démocratique. Dans la même période le capitalisme financier continue à se mondialiser ôtant la possibilité aux salariés de se défendre. La social-démocratie européenne a souvent accompagné ces processus, gérant « au mieux » l’existant, renonçant en fait à bâtir de nouveaux projets collectifs au-delà du cadre libéral.

En France, le bilan des années de pouvoir socialiste - certes incomparable avec celui de la droite au pouvoir- n’a pas non plus réussi à combattre efficacement les inégalités sociales et territoriales. Cette impuissance dans l’action s’est doublée d’une absence totale de réflexion. La gauche a donc cessé d’être crédible, ce qui a encouragé les citoyens à se détourner d’elle lors des scrutins nationaux. Pire encore, la gauche a cru être convaincante en adaptant son projet aux strictes demandes individuelles et en faisant sienne les critiques libérales contre les solidarités collectives qui persistent.

L’enjeu est donc aujourd’hui de reconstruire les bases d’un projet collectif mu par l’utopie d’une société solidaire et juste, dans laquelle justement chacun peut s’épanouir individuellement, selon ses choix personnels et dans le respect du cadre collectif. Or pour permettre cette émancipation individuelle de tous, il y a des préalables : celui de la justice sociale et de l’égalité. Ce sont les conditions pour permettre à chacun, quelle que soit son origine ou sa situation sociale d’accéder à ces libertés individuelles.

Commençons par reconstruire notre projet collectif et le débat sur les valeurs et la place de l’individu trouvera naturellement son sens et son débouché !

Nous avons donc choisi de débuter cette réflexion par le regard croisé de deux intervenants qui nous feront part de leur expérience et de leur analyse dans deux domaines différents.
Mohamed Mechmache, président d’AC le Feu décrira l’émergence citoyenne de ce collectif qui a été créée après la révolte de novembre 2005.
Eric Polian, spécialiste des conditions de travail dans les entreprises, nous montrera comment la désintégration du collectif dans le travail entraîne la montée de la souffrance des travailleurs.


par Réinventer la gauche publié dans : Atelier 2 : Individualisme et vivre ensemble
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